Verdict du Procès Biram et ses amis : Un retour en arrière

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« C’est un retour en arrière déplorable de la justice mauritanienne qu’on vient d’enregistrer, avec les sévères condamnations de Biram Dah Abeïd, Djiby Sow et Brahim ould Bilal Ramdane », ont unanimement déclaré, le jeudi 15 janvier, au palais de justice de Rosso, avocats, politiciens et autres militants de droits de l’Homme. Le prononcé du verdict a surpris l’assistance qui avait pris place, dès 11 heures, dans la minuscule salle d’audience. Arrivé à 11h24, le président et sa cour sont suivis, à 11h28, par les prévenus. Constatant l’absence de Djiby Sow, Mohamed Mahmoud ould Teyib demande aux policiers d’aller chercher le président de Kawtaal, puis, sans attendre le retour des envoyés, s’élance dans son prononcé. Le public retient son souffle. Des policiers ont pris position en grand nombre. Une haie inhabituelle se forme autour du box des accusés. Certains se refusent à voir, dans ce déploiement, l’annonce du retour au bagne des prévenus. Un silence de mort s’installe. Scotché à son texte manuscrit, le président conclut en moins de deux minutes. Aussitôt, les prévenus se lèvent et crient à l’injustice. Souriant et poing levé, Biram se tourne vers l’assistance. Le leader abolitionniste ne s’y est pas trompé : il ne se faisait pas de doute, la veille, en évoquant avec certains de ses visiteurs la forte probabilité de sa condamnation.

Deux ans de prison ferme pour Biram, Bilal ould Ramdane et Djiby Sow, les autres prévenus sont acquittés. « C’est injuste ! », « C’est un verdict démesurément sévère ! », s’écrient les militants. Les pleurs des femmes envahissent la salle. Tandis qu’au dehors, devant le tribunal, de violents affrontements opposent les forces de l’ordre aux militants d’IRA qui veulent empêcher le bus de la police de reconduire Biram en prison. Le bus est sérieusement endommagé et les forces de l’ordre recourent à des grenades lacrymogènes pour disperser la foule.

 

La défense interjette appel

Le collectif de défense des militants abolitionnistes et de Kawtaal N’gam Yellitaaré a immédiatement interjeté appel. Finalement, le président de la Cour n’a retenu que la charge de « désobéissance à l’autorité », pour condamner, sur la base de l’article 193 du Code pénal, les têtes de proue d’IRA et de Kawtaal N’gam Yellitaaré. La cour d’appel aura un mois pour se prononcer sur la requête de la défense. Réagissant à la sentence, maître Brahim ould Ebetty l’a qualifiée de politique. « Je ne m’attendais pas à ce verdict, au constat du déroulement du procès où l’accusation n’a pu prouver le moindre reproche matériel à l’encontre des prévenus. La décision politique a pris le pas. Il fallait les condamner ». Maître El Id évoque, lui, sa « consternation », au prononcé d’un verdict qui l’a « surpris ». Le président de SOS-Esclaves, Boubacar Ould Messaoud dénonce un « règlement de comptes » et fustige « la sélectivité des condamnations ». Quant à madame Leïla mint Ahmed, l’épouse de Biram elle a, sereine, accueilli avec philosophie un verdict qui ne l’a guère surprise. Les autres militantes ont fondu en larmes.

Les échauffourées, entre les forces de l’ordre et les militants d’IRA qui protestaient contre le verdict, ont occasionné deux blessés graves du côté des partisans de Biram. Ils sont actuellement hospitalisés. Le leader abolitionniste a lui-même été blessé à la tête, lorsque les forces de l’ordre le reconduisaient en prison. On a relevé deux blessés, du côté des forces de l’ordre. Tout au long de la journée, les sympathisants d’IRA se sont massés devant la prison civile de Rosso, bouclée par un impressionnant dispositif sécuritaire.

Acquittés par la Cour correctionnelle de Rosso, Khattri Rahel, Cheikh Vall, Abidine Matalla, Samba Diagana, Hassane Mahmoud – de son vrai nom, Hassane  Alioune – et Mohamed Yacoub – de son vrai nom, Mohamed Houssein Salek – sont sortis de prison, peu avant le crépuscule. Les forces de l’ordre ont usé de la force pour les évacuer car les six membres d’IRA comptaient rester aux côtés de Biram Dah Abeïd et de Brahim Ould Bilal Ramdane. Sereins et détendus, ils ont été ovationnés par les sympathisants et membres d’IRA-Mauritanie assemblés devant la prison. En dépit des jets de grenades lacrymogènes, les partisans de Biram Dah Abeïd sont restés massés, scandant des slogans hostiles à Ould Abdel Aziz qui est, selon eux, « à l’origine de la cabale orchestrée contre le leader, culminant avec cette sévère condamnation ». Réitérant leur ferme soutien à leur dirigeant, ils ont écarté, d’un revers de main, toute dissolution de leur mouvement, malgré la manifeste volonté du régime de décapiter IRA.

 

Djiby Sow dans les liens de la détention

Arrivé en retard à l’audience, Djiby Sow, le président de Kawtaal N’gam Yellitaaré, en est ressorti libre, malgré sa condamnation. C’est au bout d’une heure que la Cour s’est rendue compte de son «erreur » et Mohamed Mahmoud ould Teyib donne finalement ordre, à la police, de procéder à l’interpellation de Sow. C’est par téléphone que la gendarmerie priera le président de Kawtaal de se rendre. Quoiqu’abasourdi par cette décision, Djiby se présente alors, accompagné de quelques militants, aux autorités. Il sera détenu à la compagnie de gendarmerie, avant d’être transféré, nuitamment, à la prison civile de Rosso puis acheminé avec ses deux co-condamnés, menottes au poing, à celle d’Aleg.

Pourtant, les conseils de la défense avaient soulevé un vice de forme quant à l’incarcération du président de Kawtaal. Selon eux, aucun mandat de dépôt ne pouvait être émis à son encontre. Les autorités judiciaires ont passé outre. Rappelons que Djiby, arrêté le 11 Novembre, avec les neuf autres détenus, avait été placé en liberté conditionnelle, au même titre que Dah ould Boushab, qui sera acquitté. Djiby et Dah se présentaient, chaque mardi, à la brigade de gendarmerie de Rosso.

 

Thiam Mamadou

 

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Encadré

Le pouvoir met-il ses menaces à exécution?

La condamnation des militants d’IRA, dont son président Biram Dah ould Abeïd, et de l’association Kawtal  Ngam Yellitaare  de Djiby Sow traduit-elle la ferme volonté du pouvoir d’en découdre avec  ceux dont les discours « communautaristes », ainsi qualifiés par le président de la République, dans ses différentes interventions, « menaceraient l’unité du pays » ? Une condamnation politique, donc, que dénoncent les conseils des militants des droits de l’Homme condamnés, vendredi dernier, à deux ans ferme, par le tribunal de Rosso. « Le dossier  est vide », s’indignent-ils, « les charges retenues contre les accusés ne reposent sur rien ! Il ne s’agit, ni plus ni moins d’un règlement de compte politique ! ».

Lors de son discours  d’investiture, en août dernier, le président de la République avait déclaré : « Nous nous opposerons, farouchement, aux tenants des visées racistes, particularistes, tribalistes ou grégaires qui menacent notre cohésion sociale et notre unité nationale. » A l’époque, nombre d’observateurs et d’acteurs politiques avaient estimé que des organisations comme IRA, El Hor ou le FPC étaient dans le collimateur du pouvoir, ce que maître Lô Gourmo Abdoul n’a pas manqué de rappeler, dans sa tribune publiée sur cridem.org, le 17 janvier, soit deux jours après le verdict de Rosso. « Le Président avait promis de régler leur compte aux « extrémistes », le juge de Rosso a tenu cette parole, comme il a pu ! », écrit l’avocat, « L’accusation est donc restée sur sa ligne politique : Biram ould Dah est à abattre et la justice doit s’en charger, d’une manière ou d’une autre ». A qui donc le tour, après Biram et ses amis ? Ould Abdel Aziz va-t-il encore donner du bâton ou commencer à distribuer quelques carottes ? Suffisamment pour éteindre l’éveil des consciences, anéantir les efforts des populations opprimées à unir leurs forces ? La mise au placard de Biram, un des plus actifs en ce sens, signale à tout le moins que, s’il n’y a pas encore le feu aux poudres, cela sent déjà le roussi…

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