
Les résultats du baccalauréat sont le miroir d’une crise nationale
Les résultats du baccalauréat révèlent la faillite de la politique éducative du gouvernement
Les résultats du baccalauréat ne sont pas un simple chiffre. Ils constituent un verdict politique.
Ils doivent être entendus, aujourd’hui, comme un avertissement adressé à toute la Nation.
Lorsque près de 64 000 jeunes se présentent à un examen national et que seuls environ 8 000 d’entre eux obtiennent leur diplôme, ce n’est plus l’échec de quelques candidats. Lorsque 134 établissements enregistrent un taux de réussite de 0 %, nous ne sommes plus face à une contre-performance ponctuelle.
Nous sommes face à un effondrement silencieux de l’école mauritanienne.
Ce n’est pas seulement l’échec des élèves. C’est l’échec d’une politique publique.
Le véritable bulletin de notes publié aujourd’hui n’est pas celui des élèves. C’est celui du gouvernement. Et ce gouvernement a échoué.
Le baccalauréat ne crée pas la crise. Il la révèle.
Le pouvoir tentera peut-être de réduire ce débat aux résultats d’un examen. Ce serait une grave erreur, et une manière commode de détourner le regard de l’essentiel.
Le baccalauréat n’est que le dernier maillon d’une chaîne de défaillances qui commence dès les premières années de l’école. Le dernier rapport de l’UNESCO sur notre système éducatif l’établit sans ambiguïté : près de 340 000 enfants de 6 à 15 ans demeurent aujourd’hui en dehors de toute forme de scolarisation, soit environ un enfant sur trois dans la tranche d’âge qui correspond à l’école obligatoire. Et pour ceux qui restent, la chute est vertigineuse : la scolarisation, quasi générale au primaire, s’effondre à moins de 50 % au collège et à 30 % seulement au lycée. Les inégalités entre régions se creusent d’année en année. Les familles les plus modestes voient leurs enfants quitter les bancs de l’école bien avant les autres.
Le baccalauréat ne fait que rendre visible, une fois par an, une crise qui dure et s’aggrave depuis des années.
Une priorité proclamée, jamais mesurée
Depuis des années, les autorités répètent que l’éducation constitue la première priorité nationale. Mais une priorité ne se juge pas aux discours. Elle se mesure aux résultats. Et les résultats sont sans appel.
Chaque année, les mêmes promesses. Chaque année, les mêmes constats. Chaque année, les mêmes déceptions.
Le gouvernement ne peut plus invoquer l’absence de diagnostic. Les enseignants alertent. Les parents alertent. Les syndicats alertent. Les chercheurs alertent. Les partenaires internationaux alertent. Depuis plusieurs années, les rapports nationaux et internationaux convergent vers les mêmes constats.
Le gouvernement savait. Il lui a manqué la volonté politique et la compétence nécessaire pour agir.
L’échec scolaire est aussi une injustice sociale
Les statistiques publiées aujourd’hui cachent une réalité plus douloureuse encore : elles ne comptabilisent pas les dizaines de milliers d’enfants qui quittent l’école bien avant d’arriver en terminale.
Combien de jeunes ont interrompu leur scolarité parce que leur famille ne pouvait plus payer les fournitures, les transports, les dépenses du quotidien ? Combien de jeunes filles ont dû renoncer, faute d’accompagnement ? Combien d’enfants des zones rurales ont vu leurs rêves s’arrêter, faute d’infrastructures ou d’enseignants qualifiés ?
Dans notre pays, c’est trop souvent la pauvreté qui décide du destin scolaire d’un enfant. Aucune République digne de ce nom ne peut accepter que l’origine sociale détermine l’avenir d’un enfant.
Les enseignants : premières victimes d’une politique, jamais responsables de son échec
Je refuse que les enseignants servent de boucs émissaires à cette faillite. Ils exercent leur métier dans des conditions que la plupart des décideurs n’accepteraient pas pour eux-mêmes : des salaires insuffisants, des classes surchargées, des établissements sans bibliothèques, ne parlons même pas de laboratoires, des équipements numériques inexistants, une formation continue quasi inexistante, des affectations difficiles.
Malgré tout cela, ce sont eux qui continuent, chaque jour, à faire vivre l’école publique. Que l’on constate, dans certaines enquêtes de terrain, qu’un enseignant sur quatre puisse être absent de son établissement un jour donné n’est pas une preuve de mauvaise volonté enseignante, c’est la conséquence directe de conditions de travail et d’affectation que l’État lui-même n’a pas su corriger.
Un pays qui humilie ses enseignants finit toujours par affaiblir son école. Et un pays qui affaiblit son école prépare son propre déclin.
Un système qui forme pour le monde d’hier
Le monde change à une vitesse sans précédent. L’intelligence artificielle transforme déjà les économies. Le numérique bouleverse les métiers. La robotique, la cybersécurité, les sciences des données, les biotechnologies, les énergies renouvelables deviennent les nouveaux moteurs de la croissance mondiale.
Pendant ce temps, notre système éducatif demeure largement fondé sur la mémorisation, sur des filières généralistes et sur des programmes insuffisamment adaptés aux réalités du XXIᵉ siècle. Nous continuons de former des jeunes pour des emplois qui disparaissent, sans les préparer suffisamment à ceux qui émergent. Cette situation est extrêmement préoccupante pour l’avenir du pays.
Le paradoxe mauritanien
Notre pays découvre le gaz. Il développe ses ressources minières. Il investit dans les infrastructures. Il ambitionne d’entrer dans une nouvelle phase de son développement économique.
Mais avec quelles compétences ? Qui exploitera ces richesses ? Des ingénieurs mauritaniens, des techniciens mauritaniens, des spécialistes mauritaniens du numérique, de l’intelligence artificielle, de la maintenance industrielle et de la cybersécurité ? Ou serons-nous contraints d’importer ces compétences, faute d’avoir suffisamment investi dans notre jeunesse ?
Aucune souveraineté économique n’est possible sans souveraineté éducative.
Le premier gisement stratégique de la Mauritanie n’est pas son gaz. C’est son capital humain. Et ce capital humain est aujourd’hui gravement menacé.
Même la réussite débouche sur une impasse
Le drame ne s’arrête pas au baccalauréat. Parmi les admis eux-mêmes, beaucoup seront orientés vers des formations généralistes qui débouchent sur un marché du travail déjà saturé. Notre enseignement supérieur peine à répondre aux besoins réels de l’économie. Notre formation professionnelle demeure insuffisamment développée. Le lien entre l’école, l’université et les besoins du pays reste trop faible.
Nous fabriquons ainsi, simultanément, deux frustrations : l’échec scolaire d’un côté, le chômage des diplômés de l’autre. Cette situation n’est pas une fatalité. Elle résulte de choix politiques, et des choix politiques peuvent être corrigés.
Une menace pour la cohésion nationale
Une école qui ne donne plus les mêmes chances à tous finit par diviser la société qu’elle est censée unir.
Lorsque les familles les plus aisées peuvent contourner les défaillances du système public grâce au privé ou aux cours particuliers, tandis que les familles modestes n’ont d’autre choix que de les subir, l’égalité des chances disparaît. À terme, c’est la confiance dans la République elle-même, c’est la mobilité sociale, c’est la cohésion nationale qui s’affaiblissent.
La première injustice en Mauritanie n’est pas seulement l’inégalité des revenus. C’est l’inégalité devant l’éducation.
Ma vision
La Mauritanie n’a pas besoin d’une réforme de plus. Elle a besoin d’une refondation de son école.
Cette refondation reposera sur quelques principes simples et clairs :
• Faire de l’école publique la grande priorité nationale, dans les actes autant que dans les discours.
• Redonner toute leur dignité aux enseignants, en améliorant durablement leurs conditions de travail et leur rémunération.
• Moderniser les programmes pour développer l’esprit critique, les sciences, les langues, le numérique et l’intelligence artificielle.
• Développer massivement l’enseignement technique et professionnel, pour préparer nos jeunes aux métiers du gaz, des mines, de l’agriculture moderne, des énergies renouvelables, du numérique et des services.
• Ouvrir une réflexion nationale sur l’évolution du baccalauréat, afin que plusieurs années de travail ne dépendent plus uniquement de quelques jours d’examen, en s’inspirant des meilleures pratiques qui combinent contrôle continu et examen national.
• Faire reculer la déperdition scolaire en soutenant réellement les familles les plus vulnérables.
Conclusion
Les résultats du baccalauréat ne sont pas seulement une photographie de notre école. Ils sont le miroir de notre avenir.
Ils nous disent que la jeunesse mauritanienne mérite mieux. Ils nous rappellent qu’aucune richesse naturelle ne compensera jamais l’abandon de notre capital humain.
On peut découvrir du gaz. On peut exploiter des mines. On peut construire des routes et des ports. Mais aucun pays ne construit une économie forte avec une école faible.
Le plus grand investissement qu’une Nation puisse réaliser ne se trouve pas dans son sous-sol. Il se trouve dans l’intelligence de ses enfants.
Aujourd’hui, ce n’est pas la jeunesse mauritanienne qui a échoué. C’est le gouvernement qui a échoué à la préparer aux défis du XXIᵉ siècle.
Ce n’est donc pas seulement un débat sur le baccalauréat qui s’ouvre aujourd’hui. C’est un choix de civilisation. Et c’est cette politique de renoncement qu’il nous faut, ensemble, changer.
Nouakchott, le 25 juillet 2026
